MIPIM - The Global Urban Festival
10-14 mars 2025
Palais des Festivals, Cannes

Frédéric Gilli - Économiste, Professeur associé à l'École urbaine de Sciences Po et directeur associé de l'agence Grand Public : "La France de 2050 est-elle déjà là ?"

Il sillonne la France pour rencontrer des habitants, des salariés, des élus et des dirigeants d’entreprise pour prendre le pouls du pays et mener des études prospectives à l’image de son dernier ouvrage ‘La France en perspectives. Imaginer 2050’ aux Éditions Autrement. Voyage dans le temps avec l’économiste Frédéric Gilli… direction 2050.

Vous avez dessiné la France de 2050 dans un récent ouvrage collectif, à quoi ressemblera-t-elle ?

Elle ressemblera à ce que nous en ferons. C’est la motivation première de cet ouvrage : une fatigue de lire en permanence des discours fatalistes et déclinistes qui laissent penser que les dés sont jetés. Pour certains c’est l’effondrement, pour d’autres le grand remplacement. Dans mon travail quotidien au contact des élus et des habitants, des dirigeants et des salariés, je vois des perspectives positives, des innovations, des espoirs. Pour cet ouvrage, nous avons intégré des données issues de travaux de recherche, de documents des grands cénacles comme l’OCDE, de rapports spécialisés de fédérations ou des chiffres de l’Insee ou l’Inrae… que nous avons rapprochés pour apprécier l’ampleur des marges de manœuvre mais aussi des tensions et des contradictions.

 

Les thèses déclinistes ou fatalistes se confirment-elles ?

L’époque qui s’ouvre s’annonce sous un double signe : ‘Espoirs et renoncements’. Nous allons tous perdre et gagner des choses. Certains vont perdre beaucoup et gagner peu et vice-versa mais si nous ne parvenons pas à trouver un horizon de sens, nous ne pourrons pas créer les nouvelles conditions de solidarité nécessaires pour faire peuple et société ensemble. Nous faisons partie d’un collectif d’aventure. Et si les déclinistes prolifèrent c’est aussi une question générationnelle. De fait, ce ne sont pas les mêmes acteurs, les mêmes générations ni les mêmes territoires qui vont porter le poids et l’espoir de l’avenir.

 

Une carte dans votre ouvrage a fait beaucoup parler, celle de l’agriculture en France en 2050, pourquoi ?

Dans sa forme, on a tous plus ou moins déjà vu cette carte car c’est celle des murs d’école des années 1960. Il a fallu la construire cette carte prospective car les données n’existaient pas. Territoire par territoire, département par département, nous avons fait le tour des démarches exploratoires pour consolider un tableau de toutes les productions qui allaient disparaitre et de toutes celles qui allaient apparaitre. 

Alors, que dit cette carte ? Avec les projections climatiques actuelles, il n’y aura plus de fruitiers dans la vallée du Rhône qui représente deux-tiers de la production française. La forêt des Landes va disparaitre car le pin ne tiendra pas. Le vin de Bordeaux va devenir du Rioja… Les transformations du paysage seront brutales et rapides. Ça c’est cataclysmique. Ça fait peur. Mais c’est dans 30 ans. C’est dans une génération d’agriculteurs. On a le temps de s’adapter. On a les terres, les compétences agroindustrielles, la recherche, le marketing et les filières de distribution nécessaires. Donc on devrait être capables de nous adapter.

Les productions maraichères vont remonter progressivement au Nord par exemple. Si on veut continuer à faire des abricots, on devra décider de remplacer des poiriers et des pommiers dans la vallée de la Loire pour leur faire un peu de place. Mais ce n’est pas un problème car ces derniers pourront pousser un peu plus au Nord. Pareil pour le tournesol ou le maïs qui seront remplacés dans le Sud-Ouest mais pousseront dans les Vosges ou les Flandres… Ça suppose un peu de planification. De planification décentralisée. Nous avons besoin d’initiatives avec une caisse de résonnance et des conditions de dialogue entre acteurs pour y parvenir. C’est vrai pour l’agriculture comme pour n’importe quel domaine.

 

Quels sont les choix que nous devons faire pour nos villes d’ici 2050 ?

Il faut faire marche arrière et se demander comment c’était en l’an 2000. Ce n’était pas si différent par rapport à aujourd’hui. Les murs étaient déjà là pour l’essentiel. Le cadre global de 2050 sera plus ou moins le même. En revanche la façon de l’habiter, l’environnement qu’on crée autour (plus ou moins planté), les circulations (pensées en flux et non plus en stock) … vont transformer nos interactions avec les villes.

Toutes les statistiques indiquent qu’on va vivre de plus en plus « solo ». Les enfants partent plus jeunes, les parents vivent de plus en plus âgés, le nombre de divorces continue d’augmenter mais le nombre de familles recomposées stagne voire diminue au profit des familles monoparentales… Pour autant, nous ne serons pas forcément seuls et isolés : entre colocations, vies de couple successives, développement des aidants familiaux, espaces de télétravail collectifs… cela invite à réfléchir à de nouveaux espaces permettant de s’accueillir ou se retrouver, que ce soit à l’échelle des logements, des résidences ou des quartiers.

 

Qu’en est-il pour le logement en particulier, qui fait l’objet de nombreux débats ?

Je prends souvent l’exemple du couple qui se sépare après le 2ème enfant. Les parents refont leur vie et, après la recomposition familiale, une semaine sur deux vous avez 4 ou 5 enfants à la maison. Il faut 5 ou 6 pièces : c’est ingérable financièrement. Les parents habitent donc solo avec leurs enfants et vivent leur vie dans leur coin. La famille monoparentale c’est le ménage statistiquement observé dans le logement mais le logement n’est plus l’endroit de recomposition de la vie familiale. De même, pour les couples qui durent, le déménagement après le 2ème ou le 3ème enfant ne se fait plus comme avant. Comme c’est très dur de retrouver la pièce en plus, on se tasse dans l’appartement et on va chercher la pièce en plus dans l’espace public.

Quant au vieillissement, nous parlons beaucoup de la question des résidences pour les personnes dépendantes mais peu de ses effets sur le parc immobilier… Nous allons vivre un véritable papy crash dans les années 2035-2040 avec, dans certains départements, près de 50% du parc immobilier qui changera de propriétaire en quelques années. La demande ne va pas exploser, la croissance démographique est trop faible. L’offre, elle, va exploser avec un stock inédit qui va arriver sur le marché en moins de 10 ans. Or, la base d’un marché, y compris immobilier, c’est l’équilibre de l’offre et de la demande : on peut s’attendre localement à des effondrements de prix au moment même où les baby boomers chercheront à solder leur patrimoine pour payer leur fin de vie…

 

Comment la géographie de l’économie française va-t-elle évoluer dans les années à venir, et quel impact sur les territoires ?

La France et plus largement l’Europe auront un problème de main d’œuvre car nous allons manquer de bras à partir de 2040. Les experts de l’OCDE pensent même que si la tendance au repli migratoire observé en France se confirme, il pourrait manquer jusqu’à six millions de salariés entraînant un décrochage économique par rapport à l’Allemagne ou au Royaume Uni. Pour garder notre niveau de PIB, nous aurons besoin de personnes pour produire. Par ailleurs depuis 2003 il n’y a plus d’ascenseur social pour les hommes. Pour les femmes l’ascension est uniquement liée au recul du plafond de verre… L’autre sujet c’est la compétitivité de la France. En 2000, l’Europe et les États-Unis comptaient pour 25 à 30% parmi les diplômés du supérieur dans le monde, la Chine 15% et l’Inde 5%. En 2030, ce sera 15% pour l’Europe et les États-Unis, la Chine sera à 25% et l’Inde à 25%. Donc dès 2030, 50% des diplômés du supérieur seront chinois ou indiens. Pour autant, pour convertir ces capacités d’ingénierie en produits et en richesse, il faut des capacités d’investissement, du patrimoine, des institutions : nous ne sommes pas démunis de ce point de vue ! Le PIB français cumulé d’ici 2050, c’est 100.000 milliards d’euros. On a de l’argent à investir, public et privé réunis.

 

Comment les villes peuvent-elles contribuer à relever ces défis ?

C’est leur capacité à bien faire vivre la démocratie. On est un pays avec de l’argent, des compétences, des envies, du réseau et du capital social. La question c’est la confiance en soi et en les autres pour mettre en œuvre les projets. À l’échelle de la ville, un banquier, un industriel, un associatif doivent se croiser, dialoguer et se projeter ensemble. C’est revenir à la démocratie au sens étymologique du terme. Ce qui appelle à une prise en charge de ce sujet par le politique. Recréer à l’échelle locale la possibilité d’une discussion entre tous. Dans les entreprises où le patron organise une parole ouverte par exemple, le vote pour les extrêmes est plus bas. La politique au sens noble du terme doit réintégrer les entreprises et les associations pour impulser dans les territoires un esprit démocratique dans lequel tout le monde est capable de monter un projet et de trouver des alliés. Tout est projet collectif.

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